2024 ca 35 min.
à Jean-Marie et Moussia
I. Traces (2'30")
musicodrame pour récitant & piano
1. La Combe
2. Azur
3. Dans l'air mes yeux
4. Le Désordre des traces
II. Belle eau ma demeurante (10')
6 mélodies pour voix & piano
1. L'Eau nue
2. Une eau de source
3. L'Eau s'élance
4. Et cette eau
5. Belle eau du lac
6. L'Eau plombe le ciel
III. Vivre pour rien (2'30")
musicodrame pour récitant & piano
1. Vibrer la parole
2. Si près la voix
3. Le Souffle
4. À la pointe de son cri
IV. Là-bas où la lumière faiblit* (10')
4 mélodies pour voix & piano
1. L'Aube*
2. La Clarté
3. Passage
4. La lumière
* [ avec option récitant ]
V. Dans les décombres du temps (3')
musicodrame pour récitant & piano
1. Fossile
2. La Mort
3. Prier ?
4. Stèles
5. Ici Ailleurs
VI. Un Dieu aux yeux ouverts (5'30" ou 8'30")
5 mélodies pour voix & piano
1. À l'autre main
2. Blessure d'une caresse
3. Derrièire l'épaule
4. Ton corps aimante l'espace
5. La Figure et les mains
* [ avec option récitant + 3 minutes ]
Récitant, Voix & piano
Création partielle prévue le 17.02.2026 à Paris 17e, Conservatoire Claude Debussy, par Didier Sandre (Réc), Aurore Ugolin (MzS) et Yann Ollivo (pno)
I. Traces
Voici venir la combe
où la neige
accumule sa blanche marée
Il faut
tracer
encore
dans la poudreuse
Inventer des chemins d’audace
Mûrir
Dans le gel
Creuser toujours
Au plus près du secret
Et si la terre était le ciel
Du ciel
Et notre seul azur
Dans l’air
mes yeux
pour y suivre les traces
De ce bleu
pour y puiser l’audace
du retour
Dans l’air
jusqu’à plus soif
Et pour nous le désordre des traces
des voix des regards
des gestes toujours inachevés
Partout ces mouvements des mains
pour ouvrir
pour forcer les barrages les murs
Là-devant
passer coûte que coûte
II. Belle eau ma demeurante
L’eau nue
qui dans le vent se coule
L’eau qui câline les roches
L’eau qui demeure après la nuit
sur les feuilles et sur l’herbe
L’eau
pour laver tous les visages
Par ici
L’eau
qui noue
Bercer les baptisées
de l’ombre
Caresser ces vestiges
pris
dans le ciment du silence
Sur elles
épandre une eau de source
pour effacer toute trace
du périlleux passage
Qui
bercerait
cet abandon-là
Passée la faille qui la déchire
et la maintient longtemps captive
l’eau s’élance et se courbe
et se donne à sa pente
du même élan qui la menace
Têtue
entre ses rives
depuis les pierres de la source
Comme ce puits
enfin
au bout des doigts du sourcier
et cette eau
qui fait sa route
entre les cals de ses mains
Belle eau
ma demeurante
Belle eau du lac
qui feins l’en aller
sous la pale du vent semeur
d’aigrettes
Belle eau
en contrepoint d’azur
qui cicatrises la blessure des sources
Tu t’ouvres simplement à la pesée
du monde
L’eau plombe le ciel
captif
en ses filets invisibles
et lui
le grand rétif
à tournoyer
autour du mât de lumière !
III. Vivre pour rien
Plus haut le lac
œil du cyclope
Mire les nuages qui s’affolent
au tourniquet du vent
Comme le vent polit les galets
et les offre aux mirages des sables
le souffle qui vient là
fait vibrer la parole
jusqu’aux splendeurs inutiles
et l’ouvre
à simplement
attendre
Si près
Si près peut-être de la forme
appelante
Si près
que murmurante
la voix viendrait à moi
comme une barque à son rivage
au bout du dernier souffle
Que fait cette âme altière
si haut
qu’elle y perdra le souffle
et d’un si grand élan
au ciel
enthousiasmée
qu’on la croirait
d’elle-même
expatriée
Vivre pour rien
comme l’eau regarde
Alouette de juin
à la pointe de son cri
IV. Là-bas où la lumière faiblit
Viens
grand oiseau de silence
dont l’aile ouverte éclipse l’aube
Viens
des lointains où nos regards s’essoufflent Viens
du plus proche où tu te tiens
ma belle énigme
dans l’élégance du matin
Mais elle persiste la clarté
comme en hiver
dans les collines ou les squares
la neige de la nuit montre
les arbres nus
et la sagesse des oiseaux
Toujours juste la constante
venue du bleu lointain
beauté sans faille
comme un couteau
elle tranche à vif dans le noir
Tu lui souris
Le monde est sauf
Derrière l’épaule
là-bas où la lumière faiblit
tant la distance est grande
quelque chose peut-être se tient
comme pour indiquer un passage
Passage vers où
Vers quelle chimère
Pourtant
quand la lumière
sans rien qui la filtre
tombe ainsi
abrupte
de si haut
on se croirait encore
les élus d’un ciel
Chaque pierre est un monde
chaque visage se découpe
sur l’arête de son silence
On penserait alors
avec Hölderlin
que le plus proche est le meilleur
V. Dans les décombres du temps
Ce qui tombe après
n’est pas la pluie gracieuse de Rilke
ni le chant venu de l’harmonie des sphères Rien ne tombe
que l’injoncion des tâches banales
et serviles
Chacun enfonce sa vie
comme un coin
dans les décombres du temps
fossile
On peut bien ignorer
le jour
et l’heure
mais non la mort nécessaire
l’ordre dans le désordre
la syncope du visible
Si simple est la mort
qui se cache
sous la mort
On se consume
par ici
dans le drame des fissures
Se pencher sur rien
serait-ce cela
prier ?
La vie sévère
passe sur eux
indifférente
disséminant l’oubli
Elle rit aux stèles de marbre
aux croix blanches alignées
à ras du sol
d’un bout à l’autre des champs
autant d’épouvantails contre la peur
Elle n’a que faire de la pitié
L’herbe reverdit toujours
sur les charniers
recouvrant cette mémoire des os
confondus aux ferrailles
aux bouches à feu tordues
Elle fait peau neuve
l’innocente
chaque matin
Chaque matin ce grand rire
sur la terre
Ici
ailleurs
n’est-ce pas le même monde
VI. Un Dieu aux yeux ouverts
Main accordée à l’autre main
le regard ne sait rien
des yeux d’en face
ni leur couleur
ni l’arrière-monde
sauf la présence au bout des doigts
qui se dérobe
Main accordée à l’autre main
l’autre chaleur
réduit le monde à la caresse
Encore la peau
sur quoi je pose ma main
sans rien entendre
ni savoir
que sa tiédeur
chaleur pour chaleur
abîme pour abîme
la peau rend à la peau
la blessure
d’une caresse
Ne sont-elles que mémoire
les voix
que lèvent à nouveau
derrière l’épaule
ses cadences
Haleine et souffle
dans le cou
dans les cheveux
elles brisent
sur le présent
Tu ne vois pas
combien ton corps
aimante l’espace
Tant d’années que je l’entends
qui respire hors de moi
Tant d’années qu’il s’abrite au secret
que je lui manque
comme on s’essouffle
dune après dune
à poursuivre une clarté
Comme si
en ces lieux saints
où la terre s’offre
au ciel
venaient à elle
non plus l’ombre des nuages
ni la flèche des vents
mais
limpides et tendres
la figure
et les mains
d’un dieu
aux yeux ouverts
Jean-Marie Barnaud, poèmes extraits de :
« Poèmes » (1983-1985) | Cheyne Editeur 1996
« Poèmes II » (1987-1990) | Cheyne Editeur 2005
« Bleu et quoi d’autre » | Cheyne Editeur 2001
« Fragments d’un corps incertain » | Cheyne Editeur 2009
« Le Don furtif » | Cheyne Editeur 2009
et en partie réunis dans « Sous l'imperturbable clarté » | Choix de poèmes 1983-2014 | Collection Poésie | Gallimard