I. La Musique L’acacia ruisselle de lait et la lune fait des siennes au dehors Partons ! on nous a donné rendez-vous sur un lac d’or À la recherche de ce rêve depuis hier dont seul un certain accord de rondes est resté Sur une embarcation de croches qu’une larme suffit à lester Il a suffi de faire silence et quelqu’un chante sur la mer Confusément escorté par la flûte et le dulcimer C’est à nous de dégager cette longue phrase là-bas qui n’arrive pas à aboutir C’est à nous de dégager ce reproche qui s’est liquéfié en un soupir [Château de Brangues [29] février 1944] II. La Fleur bleue Toute pure comme le ciel, Ardente comme le feu, Je te donne le nom : Claudel ! Enorme torche bleue ! La grande fleur bleue dit : N’ai-je Pas réussi à sortir Du jour et du plus noir saphir Ce feu plus pur que la neige ? Dans le clair matin de Dieu La grande fleur a frissonné De la gloire d’être née, De l’ivresse d’être bleue ! Si jamais Dieu s’ennuyait, Qu’il te regarde, créature Aussi fraîche que le lait, Enorme épi de millet, Folle fille de juillet, Madrépore de l’azur ! Ce parfum, qu’il est puissant ! Cette rose, qu’elle est belle ! La rose imprégnée de sang ! Moi, je suis imprégné de ciel. L’été parmi les haillons Des chèvrefeuilles et des roses Pleins de rires et de rayons A mains prodigues sur les choses Éparpille les papillons. [Juillet 1932] III. Dissipabitur capparis Le temps a fui Mars est fini Tu n’es plus jeune, mais vieux. - Tant pis, dit-il, et tant mieux ! Mars est fini Novembre aussi Où sont tes jambes et tes yeux ? - Tant pis, dit-il, et tant mieux ! Fini l’amour ! Pauvre vieux sourd ! Finis, les fêtes et les jeux ! -Tant pis, dit-il, et tant mieux ! La route est dure La mort est sûre Chaque tournant est dangereux. -Tant pis, dit-il, et tant mieux ! Le temps a fui Tout est fini – Il reste Dieu ! - Tant pis, dit-il, et tant mieux ! [31 mai 1935] IV. Le Cygne Le signe lent Du cygne blanc A fait onduler le vide Tout l’étang Plein de temps Se mêle à l’ange liquide Sous la lance Du silence Frissonne le lourd miroir C’est l’ennui Plein de pluie De la nuit Qu’exhale ce prêtre noir Feuille à feuille Une feuille Touche la surface morte Œ il à œil L’eau recueille L’étoile au ciel qui l’exhorte Cette haleine Née à peine Sur l’onde ou l’oiseau se mire Cette touche Sur la bouche D’une bouche qui expire C’est un rêve Qui s’achève Une larme dans un soupir C’est le pli Qu’on oublie D’une vie qui va finir. [New York, 25 juin 1932] |